De la question du financement bancaire au Bénin – et en Afrique

Francs CFA

Hier, j’ai vu cette publication circuler. Les commentaires et réactions des uns et des autres m’ont interpellé. Et surtout, je ne partage pas entièrement l’avis de Monsieur Tiburce Igbawo CHAFFA. J’y lis un sous-entendu simpliste mais qui pose une problématique intéressante.

Des prêts aux entreprises chez BOA Bénin

Avant d’expliquer mon avis, une petite lecture des états financiers de la dite banque s’imposent. Ils sont disponibles ici.

En effet, BOA Bénin reçoit 517 milliards FCFA de dépôts en 2015 et ne prête que 262 milliards FCFA de crédits à sa clientèle. Si on lit entre les lignes des écrits de M. CHAFFA , les banques béninoises ne prêtent que 50,67% de ce qu’elles reçoivent. Elles devraient “mieux investir” (prêter, accompagner plus) les créateurs de richesses que sont les entreprises, les entrepreneurs, etc. Il y a cependant un “mais”.

En effet, la répartition précise est la suivante.

On remarque que :

  1. les entreprises privées sont celles qui font le plus de dépôts
  2. mais sont aussi celles qui reçoivent le plus de prêts

Le montant des prêts aux entreprises privées s’élèvent à 147,243 milliards de FCFA , soit 74,42% de leurs dépôts. Ce qui représente 56,36% des prêts totaux accordés par BOA Bénin. Plus de la moitié des prêts de BOA est donc à destination des entreprises.

Il serait donc un peu présomptueux de supposer que BOA n’investit pas suffisamment auprès des entreprises privées au regard des ratios sus-cités. Ceci dit, étant donné que je ne connais pas la répartition au sein des dites entreprises (start-up, grands groupes, PME, etc), ni les conditions de prêts, il serait également présomptueux de ma part de d’affirmer que BOA Bénin investit très bien dans la création de richesse. Il doit y avoir une marge de manœuvre et je pense que, quelque part BOA Bénin peut mieux faire. Mais, mais, ce n’est pas si simple.

 

Pourquoi ce n’est pas simple de faire mieux ?

Octroyer un prêt, investir c’est faire un pari sur l’avenir : je pense que la personne peut me rembourser, je crois en ce projet, etc.  Mais comme tout pari, la probabilité qu’il se réalise n’est pas de 100%. Il peut avoir des accidents de la vie, une conjoncture économique qui se dégrade, etc.  Cette incertitude peut se transformer en taux d’intérêts exorbitants et demandes de garanties abusives. Et c’est souvent ce qui se passe au Bénin, et dans beaucoup de pays africains. Ce qui implique un accès plus difficile aux financements bancaires par les entreprises. Mais avec une nuance. Pour les micros et très petites entreprises (couturières du quartier, boutiquier, etc), les structures de micro-crédits ne manquent pas et sont prêtes à accompagner. De même, quand on s’appelle MTN, CFAO et autres, on n’a pas de mal à trouver des financements. Cet accès est surtout plus difficiles pour les PME.

 

Pourquoi l’accès au crédit est difficile pour les PME ?

Avant d’octroyer un prêt, la banque fait appel à un analyste crédit. Ce dernier quantifie et qualifie le risque de l’emprunteur en étudiant les facteurs internes : documents financiers (bilan, compte de résultat, flux de trésorerie, etc), organisation, plan d’investissements, échanges avec l’emprunteur, etc. Les facteurs externes aussi sont à prendre en compte : ratios et études sectorielles, environnement économique, statistiques existantes, etc. Sans oublier ceux faisant le lien entre l’extérieur et l’intérieur de l’entreprise : études de marchés, business plans et aussi (voire surtout) business modèles. C’est à ces niveaux que le bât blesse.

Beaucoup de PME africaines ont de sérieuses lacunes en termes de gestion.

Il n’est pas rare de voir des dirigeants confondre le patrimoine de l’entreprise à leur patrimoine personnel. Dans ce cas, comment être certain que le prêt ce ne servira pas à acheter une auto pour aller déposer les enfants à l’école ?

Il n’est pas rare que beaucoup d’entreprises s’en tiennent à une comptabilité simple alors qu’il faudrait tout un ensemble et pas juste l’écriture des entrées et sortiesIl n’est pas rare que les comptes ne soient pas audités régulièrement, voire que les documents financiers des années N-3, N-5 n’existent pas. Dans ce cas, comment procéder à une étude ? Comment avoir une idée de la gestion ? Car c’est en se basant sur le passé, qu’on prévoit l’avenir. Hors les documents permettant d’analyser le passé n’existent pas/ne sont pas fiables.

Parfois, les business modèles n’existent pas, les business plans sont mal construits, etc. Comment partager la vision de l’entreprise alors ?

Pour ce qui est des facteurs externes, les statistiques officielles sont défaillantes (essayez par exemple de savoir avec une précision de l’ordre du millième le nombre de téléphones portables vendus au Bénin). Il n’existe très peu voire pas du tout d’organismes qui réalisent des études sectorielles, un Xerfi africain. Et quand ils existent, leurs études coûtent la peau des fesses. Par ailleurs, les entreprises n’ont pas la culture de la communication économique et financière. Il ne s’agit pas de placarder à la vue de tous les chiffres, mais de les rendre accessibles numériquement ou physiquement, gratuitement ou non. Outre le fait que ça participe à améliorer l’image et la crédibilité d’une entreprise, ça permet :

  • de nourrir les statistiques officielles qui seront plus fines,
  • de faciliter la réalisations d’études sectorielles qui seraient moins onéreuses.

Les raisons sont nombreuses pour expliquer pourquoi l’accès aux crédits est difficile. Pour les résumer en une phrase, c’est la difficulté à quantifier et qualifier le risque des emprunteurs.

Pour que ça change, qu’ils s’agissent de BOA ou autres la clé est dans l’accompagnement (gestion, réalisation d’études, etc). Cet accompagnement nécessite beaucoup de ressources pour avoir une idée précise du risque de l’emprunteur.  Soit BOA le fait en interne, ce qui lui coûterait beaucoup d’argents, nuisant à sa rentabilité (n’oublions pas, une banque est une entreprise comme une autre dont la finalité est de gagner de l’argent). Soit, que des acteurs spécialisés se créent et jouent ce rôle auprès des demandeurs de crédits. Ce n’est donc pas si simple que peut le laisser entendre la publication de M. CHAFFA.


Nota Bene :  Paul DERREUMAUX, administrateur de la BOA explique la stratégie de la banque dans cet article : Relations entre les banques et les PME. Son point de vue est intéressant.

 

 

 

Gaël-Germain GODONOU

Geek, afro-réaliste, entrepreneur, passionné de stratégie et d'analyse financière, rêve de faire le tour du monde.

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